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 Sa grand-mère disait que lorsqu'on les oublie, les chansons deviennent des soupirs. Alors, pour ne pas les oublier, Annie Ebrel en a fait un spectacle.

Et quand sa mère a vu le Chant des Soupirs, à sa création en 2014 à Brest, elle n'a rien renié. « C'est bien – a-t-elle dit à sa fille – tu ne dis que la vérité ! »

Une vérité qui parle de la petite fille du Centre Bretagne qui apprit la langue bretonne en chantant le kan ha diskan(1) mais aussi, pense Annie Ebrel, « ramène chacun à ses propres souvenirs ».

Dans ce « journal intime musical », écrit pour rendre hommage aux siens, la chanteuse donne à tous le plaisir de « retrouver des bouts d'enfance ».

 

 L'idée prend forme en 2005, à la mort du père d'Annie Ebrel, quelque part dans cette terre bretonne du côté de Lohuec, canton de Callac. C'est là que la petite fille a grandi au milieu des ses grands-parents paysans. « Il y a pour tout le monde dans ces moments-là – dit-elle évoquant le décès paternel – un avant et un après. J'avais envie de raconter cette histoire dans laquelle il avait un rôle primordial et je trouvais que c'était un joli hommage à rendre à ceux qui m'avaient tant donné que de raconter cette histoire qui est la mienne, mais qui est la leur aussi ! »

Son spectacle, donné la semaine dernière à l'Opéra de Rennes, se déroule comme un long poème. Annie Ebrel finalement y parle surtout de ses deux grands-mères ; celle qui organisa la première soirée où elle chanta en public devant les voisins et celle qui, des années plus tard, fera jaillir du fond de sa mémoire les chants d'autrefois.

« Nous avions écrit avec Pierre Guillois [co-auteur et metteur en scène du spectacle – ndlr] un texte sur mon papa – dit la chanteuse – mais c'était un peu trop... sensible. » En effet, pas de voyeurisme dans cette histoire ; c'est au contraire avec beaucoup de pudeur que la jeune femme raconte ses souvenirs magnifiés par une scénographie à l'esthétisme soigné.

 

« J'ai appris le chant

par l'écoute

et l'imitation »

 

Si elle chante – et raconte – aujourd'hui son adolescence en mêlant subtilement la langue française et la langue bretonne, Annie Ebrel est de cette génération qui a appris la langue de ses ancêtres tardivement.

« C'est une langue que je pratique aujourd'hui quotidiennement – dit-elle – mais en fait, ma sœur et moi, n'avons pas appris le breton quand nous étions petites parce que ce n'était plus dans les habitudes de transmettre directement cette langue. » Les parents font partie de cette génération à laquelle on a expliqué que c'était mieux de parler français ! Alors, même s'ils parlent le breton entre eux, avec les grands-parents, avec les voisins, ils s'expriment en français avec leurs filles. « Autour de nous, les gens passaient d'une langue à l'autre très naturellement – se souvient Annie Ebrel – et nous, les enfants, nous étions baignés là-dedans. Je ne parlais pas le breton mais je le comprenais. Après il faut juste un petit effort intellectuel et une envie très grande pour que tous les mots qui sont déjà là arrivent dans la bouche. Pour moi, ça n'a pas été très difficile. »

Annieebrel2Son premier support sera le chant puis viendront des études au lycée d'abord puis à l'université où Annie Ebrel obtient une maîtrise de langue bretonne. Pour elle, parler breton c'est « réveiller des sentiments très forts et des souvenirs très beaux. »

Riche de cette tradition culturelle, elle part à la découverte des musiques du monde. « J'ai appris le chant de la même manière que ceux qui chantaient avant moi – dit Annie Ebrel – par l'écoute et l'imitation des anciens. Je suis autodidacte. J'ai commencé par le chant traditionnel, les mélodies et après, est venu le temps des rencontres qui m'ont amenée ailleurs géographiquement mais aussi ailleurs au niveau de la musique et m'ont ouvert de nouveaux horizons. »

 

« Etre complètement ancrée

et ne pas avoir peur

de ce qui est différent »

 

Depuis trente ans, elle se nourrit de différentes influences que l'on retrouve dans la musique qui accompagne le « Chant des soupirs ». Loin des bombardes, c'est au rythme d'une guitare et d'un zarb (2) qu'elle danse la gavotte sur scène, rappelant que traditionnellement en Centre Bretagne on chantait a cappella.

Si son histoire prend racine en Bretagne, Annie Ebrel est persuadée qu'elle peut parfaitement s'exporter. Elle l'a d'ailleurs déjà interprétée à Paris. « Je pense que ça ramène chacun à ses propres souvenirs ; ça leur rappelle des bouts d'enfance, quand ils allaient visiter leurs grands-parents – dit-elle – Dernièrement une de mes cousines m'a dit : "ce que tu racontes là, je l'ai vécu d'une autre manière". Les travaux des champs, les souvenirs des sensations, des goûts, c'est l'histoire de beaucoup de gens originaires de la campagne. Qu'on vienne de Bretagne, du Pays Basque ou d'Afrique du Nord, peu importe, le processus est le même ! »

Une histoire de transmission qui parle à tous, finalement. Et qu'Annie Ebrel n'a pu écrire qu'après s'être éloignée de sa terre natale. « Oser aller ailleurs a été primordial pour ouvrir le champ des possibles – analyse-t-elle aujourd'hui – pour être complètement ancrée et savoir d'où on vient, mais en même temps ne pas avoir peur de ce qui est différent ! »

Geneviève ROY

Photos : Eric Legret

Notes :

1 - En breton « chant et contre-chant » ; on appelle ainsi les chants à danser généralement interprétés par deux voix qui se répondent.

2- Instrument de percussion originaire d'Iran

Pour aller plus loin :

Pour en savoir plus sur le kan ha diskan et entendre la voix d'Annie Ebrel mais aussi l'entendre raconter son parcours : la vidéo de l'émission « Gens de Bretagne » réalisée en 2005 par Matthieu Marin sur le site officiel d'Annie Ebrel.

Pour voir le Chant des soupirs sur scène en Bretagne, rendez-vous le 7 novembre 2015 à Morlaix

Lire la traduction de l'article en breton : Ur vec'h a oar eus pelec'h eo

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

martha

 

Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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