On connaissait l'association SelvaViva pour ses engagements en faveur de la reforestation en Amazonie colombienne. On savait moins son attachement à la cause des femmes. Sa présidente, Esmeralda Guzman, compte pourtant parmi les membres actives du club Soroptimist de Rennes.

Pas étonnant du coup, qu'elle promeuve le documentaire de Luisa Sossa « Inès, souvenirs d'une vie »

Derrière le prétexte de la recherche de ses racines, la jeune réalisatrice colombienne aborde un sujet tellement d'actualité, celui des violences conjugales. A Rennes, la MIR l'a mis à l'affiche de son programme d'été.

 Luisa

Le documentaire de Luisa Sossa est un film intimiste plus que militant. C'est à partir de cahiers rédigés par son arrière-grand-mère et découverts lors du décès de la vieille dame qu'elle évoque l'histoire de sa famille maternelle. Entre récits à la première personne et témoignages de quelques grandes-tantes et grands-oncles, elle affronte des secrets de famille pas si secrets que ça.

Inès, décédée en 1990, a laissé derrière elle de nombreux cahiers. Deux filles parmi ses dix-huit enfants entreprennent un soir de s'y plonger. « On s'est enfermées dans sa petite chambre – raconte l'une d'elle à l'écran – et on a passé toute la nuit à lire et à pleurer ». Que leur mère ait vécu sous l'emprise d'un mari toxique voilà qui n'est pas une surprise pour les deux femmes. Leur père, elles l'ont connu elles aussi et en ont éprouvé la violence. Ce qu'elles découvrent c'est que leur mère a voulu consigner tous ses malheurs pour en laisser une trace à ses descendant-es et elles accèdent à ses émotions jusque-là non dites. La pudeur d'une femme bafouée face à ses enfants.

« Mon père était violent mais c'était un homme, un vrai »

Luisa2Maria-Teresa, l'une des plus jeunes de la fratrie, décide alors de copier tous ces documents et d'en remettre un exemplaire à chacun-e de ses frères et sœurs vivant-es. La grand-mère de Luisa est décédée et ce n'est donc que tardivement que la jeune femme apprendra l'existence de ces cahiers. Leur découverte, dit-elle aujourd'hui, a changé sa vie. Elle s'en empare avec l'arme qu'elle sait manier : une caméra.

Pas de faux semblant ; face aux questions de Luisa, la famille accepte de déballer son linge sale. D'un côté, les sœurs (quelques-unes d'entre elles) évoquent la mère chérie, ses naïvetés de jeune mariée ignorante des choses de l'amour, ses nuits de travail derrière sa machine à coudre quand les enfants sont couchés, ses dernières années choyée dans le couvent où son aînée est devenue religieuse.

De l'autre côté, il y a certes le fils qui est venu chercher sa mère dès qu'il a pu pour l'entraîner dans une ville voisine, loin du domicile conjugale. Mais il y a surtout des hommes âgés, sûrs de leurs convictions conservatrices, qui s'attardent plutôt sur le personnage masculin de l'histoire. On comprend leur complicité dans sa conquête systématique des jeunes bonnes de la maison, le sourire égrillard qui en dit long sur cette « proie » qu'on contribuait à lui apporter. « Mon père était violent – consent l'un d'eux – mais c'était un homme, un vrai ; il était capable de soulever un bœuf ! » N'empêche sur la nombreuse progéniture, trois enfants seulement suivront le cercueil du boucher le jour de son enterrement.

« Le film nous a beaucoup rapprochés ; ça nous a soignés »

Luisa Sossa, présente par vidéo interposée suite à la projection de son documentaire à la MIR, se réjouit que son travail, sorti en 2014, soit visible en France pour la première fois. Si son film n'est pas ouvertement militant, elle lui reconnaît des vertus pour accompagner les évolutions actuelles dans son pays. « Les changements dépendent beaucoup du milieu et de l'éducation – explique-t-elle – Il reste en Colombie des mentalités très machistes, mais ça évolue. Si chaque fois que je présente mon film, des jeunes femmes viennent me voir ensuite pour me dire "je suis moi aussi une Inès comme celle que vous montrez" j'ai aussi rencontré des jeunes hommes, conscients de la violence de leurs pères et de leurs grands-pères et désireux de changer les choses. »

Luisa3Dans son film, la religion catholique pèse de tout son poids sur l'éducation des filles et les vies des femmes comme Inès, destinées au sacrifice. « C'est encore très enraciné dans notre culture » reconnaît-elle. Mais elle tient à préciser : « une partie de mes grandes-tantes ne se sont pas mariées ou ont divorcé ; elles ont osé quitter leur mari, ça montre qu'il y a quand même une évolution ».

Film sans concession, « Inès, souvenirs d'une vie » livre sans commentaire ni analyse les confidences des un-es et des autres tricotées avec celles de l'arrière-grand-mère. Violence, alcool, infidélité se heurtent aux rires et à une belle complicité qui semble animer les trois ou quatre sœurs qui ont accordé leur confiance à cette petite-nièce cachée derrière sa caméra. On est comme soulagé-e d'apprendre que ce film aux allures de thérapie de groupe leur a été bénéfique. « Le film nous a beaucoup rapprochés – dit Luisa – ça nous a soignés et nous a transformés en une vraie famille. Personnellement, en tant que réalisatrice et artiste, cette rencontre avec Inès m'a complètement changé la vie ! » Sept heures de décalage horaire nous séparent. Sur l'image un peu floue d'une connexion faible, la jeune femme s'enthousiasme sur fond de forêt amazonienne : « j'ai gagné une famille ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin, la MIR propose une dernière projection (gratuite sur inscription à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.) le vendredi 24 juillet à 14h. L'association SelvaViva espère le reprogrammer en novembre prochain lors des journées de sensibilisation aux violences conjugales et intrafamiliales et en mars prochain à l'occasion des journées des droits des femmes. Pour en savoir plus : voir la vidéo "Les suites d'Inès"

Photos : Luisa Sossa est aussi active dans la reforestation et notamment avec des femmes d'Amazonie victimes de violences ; pour elle planter des arbres permet de se reconstruire

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