« Un enfant si je veux, quand je veux ! » Cette affirmation peut paraître une évidence à n'importe quelle femme vivant aujourd'hui dans notre pays. Même, si depuis plusieurs années, un certain nombre de personnes, y compris pas mal de femmes, tentent de lutter contre cette affirmation au nom, pour certaines et certains, d'une pseudo morale religieuse se référant à un Dieu, quel que soit le nom qu'on lui donne, fantasmé, liberticide, machiste et misogyne.

Les récentes élucubrations rétrogrades et sectaires de Madame Marion Maréchal-Le Pen concernant le planning familial en sont, s'il en fallait, un exemple parlant.

« Un enfant si je veux, quand je veux ! » : cette phrase répétée à l'envi, comme un slogan, durant les années 70, fut inventée par Simone Iff disparue il y a un an, le 29 décembre 2014, à l'âge de 90 ans et dont le nom reste attaché à la défense du droit des femmes, notamment sur les questions de sexualité.

Une jeunesse déjà militante

simoneiff1Simone Iff voit le jour le 4 septembre 1924 à Vabre (1) près de Castres dans le Tarn. Elle est la fille de Marthe Capelle, une ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure de Sèvres, et d'un pasteur protestant : Frantz Balfet.

Quatrième d'une « fratrie » de cinq filles, Simone profite d'une éducation ni rigide ni sévère. Elle passe, au gré des différents postes que son père est appelé à occuper dans le Sud-Ouest, par toutes les activités que se doit de pratiquer une fille de pasteur protestant : école du dimanche ; sensibilisation aux missions ; éclaireuse ; participation à la Fédé, mouvement protestant de jeunesse...

C'est, entre autres, l'engagement de ses parents, notamment auprès des jeunes délinquants mais aussi dans l'aide morale et matérielle aux internés du camp de Gurs dans les Pyrénées - qui servit d'abord à enfermer des républicains espagnols et volontaires des brigades internationales réfugiés en France, puis des populations jugées indésirables par le gouvernement de Vichy (2) - qui influence le militantisme de Simone.

En 1936 la famille habite Sète où le Révérend Balfet est en poste. Un jeune homme aperçoit Simone sur une balançoire, elle a 12 ans. Il déclare à ses copains : « Elle sera ma femme ! ».

Il se nomme Werner Iff. Il est Suisse et protestant. Sept ans plus tard, Simone et Werner font une entorse à la chronologie morale de l'époque. La jeune fille est enceinte. Afin d'éviter le scandale la famille déménage en région parisienne.

En avril 1943 les tourtereaux « régularisent » leur situation et se marient. Simone entre dans la résistance. Werner rejoint le maquis et devient commandant d'une compagnie de FTPF (3).


Un engagement vécu en couple

Le couple aura cinq enfants. Mais Simone, pour des grossesses non désirées, aura recours à l'avortement.

En 1951, Werner prend la direction du foyer protestant Etienne Matter-Elie Robin dans le 18ème arrondissement de Paris. Simone travaille à ses côtés. Mais sa rémunération est incluse dans celle de son mari !

D'abord destiné à recevoir des détenus en liberté conditionnelle, jusqu'en  1955, le foyer dont s'occupe le couple devient ensuite un lieu d'accueil pour adolescents en régime de semi-liberté.
C'est à cette époque que Simone entre au MJF (Mouvement Jeunes Femmes). Créé en 1946 par la bourgeoisie protestante, il a pour but de permettre à des femmes protestantes mariées de mettre en œuvre leurs convictions chrétiennes, de se sentir solidaires sur leurs problèmes spécifiques en particulier sur le contrôle des naissances.

Ce dernier sujet émerge nettement au sein du mouvement alors que la sexualité féminine reste taboue dans la société.

En 1963, le foyer animé par le couple Iff ferme faute de correspondre aux nouvelles normes légales. Werner reprend ses études universitaires de psychologie. Au sein du MJF Simone se forme. Elle y développe une complicité entre femmes, apprend à s'exprimer avec aisance dans des groupes de parole. Elle constate alors la différence entre catholiques et protestants sur la manière de considérer le sens de la sexualité. Pour les premiers la sexualité n'a pour fin que la procréation alors que pour les protestants c'est l'expression de l'amour dans un couple.


Au Planning Familial dès ses origines

simoneiff2Devant la demande de plus en plus pressante d'information sur le contrôle des naissances, malgré une loi votée en 1920 qui l'interdit toujours, le MJF devient un mouvement de promotion et de défense du droit des femmes.

En 1956, est créée l'association La Maternité Heureuse qui, en 1960, devient le MFPF (Mouvement français pour le planning familial).

En 1961, ouvrent à Grenoble et à Paris les premiers centres du planning familial. Simone en est un des piliers (4) « Il y avait une demande énorme (...) Il fallait passer de la clandestinité à une structure qui avait pignon sur rue... » se souvient-t-elle.

Au thème du contrôle des naissances elle tient à associer également celui de l'acte sexuel comme une source de plaisir et d'épanouissement. La loi « Neuwirth » de 1967 abroge celle de 1920 et autorise l'usage des contraceptifs, notamment la contraception orale, bien que celle-ci ne soit pas remboursée par la Sécurité Sociale (5). L'avortement demeure illégal et les femmes qui doivent y avoir recours se rendent à l'étranger.

Pour sa part Simone Iff a été contrainte d'aller en Suisse pour subir une interruption de grossesse. Et elle n'hésite pas à y envoyer d'autres femmes. Mais cette solution coûte cher et toutes n'ont pas les moyens. Elles se tournent alors vers l'avortement clandestin qui de la façon dont il est pratiqué (entre autres par l'utilisation des tristement célèbres « aiguilles à tricoter ») met gravement en danger leur santé, voire leur vie.


Dans l'ombre du Manifeste des 343

Le 5 avril 1971 parait dans le numéro 334 du « Nouvel Observateur » une pétition signée par 343 femmes (6). C'est, selon le titre à la une du magazine : « La liste des 343 françaises qui ont le courage de signer le manifeste : '' Je me suis fait avorter '' »

manifeste1C'est Simone de Beauvoir qui rédige le manifeste qui commence par ces lignes : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre. »

Parmi les 343 signataires figurent des comédiennes comme Catherine Deneuve, Françoise Fabian, Jeanne Moreau... des réalisatrices et des metteures en scène telles que Marceline Loridan, Ariane Mnouchkine, Nadine Trintignant... des auteures, des romancières : Marguerite Duras, Françoise d'Eaubonne, Dominique Desanti... des femmes politiques, des avocates, des artistes peintres entre autres : Gisèle Halimi, Yvette Roudy, Hélène de Beauvoir... et 331 autres !

Simone Iff, alors vice-présidente du Planning Familial, initiatrice du projet, se mobilise fortement, à titre personnel, pour obtenir un maximum de signatures de célébrités. Etrangement, son nom ne figure pas parmi les 343. Ce que la militante expliquera par un laconique : « C'est un oubli... »

Le 17 janvier 1975 la « Loi Veil » est promulguée. Mais le texte n'envisage la question de l'interruption volontaire de grossesse que sur un plan strictement sanitaire. Simone Iff n'est pas d'accord. Pour elle, l'IVG est d'abord et avant tout un droit des femmes. Toutefois elle soutient la ministre.

Après la victoire en 1981 de François Mitterrand, Simone entre comme conseillère technique au sein du cabinet d'Yvette Roudy, Ministre aux Droits des Femmes. Elle obtient le remboursement de l'avortement (7).

En 1984 Simone Iff devient membre du Conseil Economique et Social ; à partir de 1986 elle participe à l'animation du collectif féministe contre le viol.

Lorsqu'elle disparaît en décembre 2014 les hommages qui lui sont rendus sont unanimes. Marisol Touraine, ministre des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des Femmes, salue « une femme d'action, pionnière des droits des femmes (...) une combattante inlassable du droit à l'avortement et de la liberté des femmes ».

En Bretagne, Simone Iff n'a pas encore de rue qui porte son nom, mais c'est la promotion 2015/2016 des élèves directrices et directeurs d'hôpital qui a choisi de l'honorer.


Philippe KLEIN

Notes

1 -Depuis fin octobre de cette année, ce petit village du Sud-Ouest a rejoint officiellement le réseau « Villes et Villages des Justes de France » en raison du comportement durant la deuxième guerre mondiale de ses habitants qui cachèrent et protégèrent de nombreux juifs sans qu'aucun n'est jamais été dénoncé. (ref : France 3 Midi-Pyrénées octobre 2015.)

2 - Aujourd'hui on construit des camps pour recevoir les populations migrantes originaires de Syrie et d'ailleurs. Demain à qui seront destinés ces camps ? L'histoire ne se répète jamais, parait-il, mais elle bégaye sacrément ! (note de l'auteur)

3 - « Francs-Tireurs et Partisans Français » : mouvement de résistance intérieure française créé fin 1941 par la direction du PCF

4 - Elle en sera la Présidente de 1973 à 1980

5 - Il faudra attendre la loi du 4 décembre 1974 pour que la contraception soit véritablement libéralisée et remboursée par la Sécurité Sociale

6 - Ce « Manifeste des 343 » deviendra à la suite de la Une du Charlie Hebdo du 12 avril « Le Manifeste des 343 salopes ». Destiné au départ à ridiculiser Michel Debré, l'article du journal satirique fut, à juste titre contesté et condamné par bon nombre de défenseurs du féminisme

7 - Loi dite « Loi Roudy pour l'IVG » du 31 décembre 1982.

Sources :

Intervention de Marianne Iff lors de la soirée de baptême de la promotion « Simone Iff » de l'EHESP du 23 novembre 2015.
Articles de Gaëlle Dupont « Le Monde », d'Evelyne Diebolt pour l'édition du Maitron, de Laure Salomon « Réforme Protestante »
Wikipédia

Dépêche AFP du 31 décembre 2014

 

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