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Les rapports de Reine Prat (1) avaient mis en lumière dès 2006 et 2009 la sous représentation des femmes et les inégalités criantes entre les femmes et les hommes dans la culture française un milieu qui se croyait pourtant à l'abri car plus ouvert au monde.

Depuis, des artistes ont décidé de réagir en créant notamment le Mouvement HF.

Celui de Bretagne vient de présenter les résultats de son diagnostic régional. Pas de quoi pavoiser : les chiffres bretons révèlent parfois encore plus d'inégalités que les chiffres nationaux.

Mais des réponses peuvent être apportées, notamment les"saisons égalité" et des programmateurs-trices s'y emploient déjà sur le territoire régional.

 Créée fin 2013, l'association HF Bretagne est un des onze collectifs actifs en France dont l'objectif est de pointer du doigt la sous représentation des femmes dans le monde la culture. Et bien sûr, de trouver des moyens pour y remédier.

En Bretagne, HF propose plusieurs types d'actions : des réunions ouvertes une fois par mois pour permettre aux artistes de partager leurs expériences, des conférences, la participation aux événements régionaux comme la Biennale à Lorient l'an dernier ou Métiers en Tous Genres. Pour une meilleure sensibilisation, l'association avait besoin de chiffres et a donc entrepris un diagnostic régional et recruté deux jeunes femmes pour le réaliser. Le 25 mars, au Triangle, l'équipe de HF entourait Marion Indo et Zoé Haller venues présenter les conclusions de leur travail.

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Des femmes moins reconnues et plus isolées

Première originalité du diagnostic breton : il prend en compte non seulement le spectacle vivant, mais pour la première fois en France, cette enquête inclut les arts plastiques. Plusieurs angles étaient possibles pour aborder la question de la présence des femmes ; HF Bretagne en a choisi deux pour le spectacle vivant : la présence des femmes artistes dans les représentations et les lieux de diffusions d'une part et dans les équipes permanentes des lieux de diffusion d'autre part. Pour la partie arts plastiques, un volet sur la formation artistique et le lien entre formation et insertion professionnelle a par ailleurs été développé. Tous les résultats sont consultables sur le site de l'association.

Marine Bachelot, auteure dramatique et metteuse en scène, est présidente de HF Bretagne. « Je pense qu'il y a beaucoup de femmes qui créent, qui osent devenir metteuses en scène, chorégraphes, leadeuses de groupes, etc. - a-t-elle rappelé au regard des chiffres exposés – mais leur accès à la reconnaissance et aux réseaux semble plus compliqué ! »

En effet, les chiffres bretons ne donnent pas l'occasion pour la région de se réjouir. Si au niveau national on compte 35% de femmes chorégraphes et 28% de femmes metteuses en scène, pour la région, il faut se contenter d'un petit 17% de femmes responsables artistiques, tous spectacles confondus.

Sur les 77 lieux étudiés par Marion Indo pour la saison 2014/2015 et les éditions 2014 des festivals, soit 2448 spectacles, on retiendra quelques résultats marquants. Si la part des femmes est plus élevée dans les spectacles de danse, par exemple, avec 31% de femmes contre 52% d'hommes (2) on doit relativiser en précisant que les spectacles de danse ne représentent que 10% de la totalité des spectacles étudiés.

Si les femmes peuvent paraître plus nombreuses dans les spectacles Jeune Public elles restent malgré tout minoritaires (30% contre 59%). A noter également que concernant les spectacles musicaux, si la part des femmes est quasiment paritaire dans les concerts (47% contre 49%) il suffit d'enlever les spectacles chantés pour que le chiffre baisse considérablement ; sur 1356 concerts étudiés hors chanson, on trouve 81% d'hommes pour 8% de femmes !

Que deviennent les plasticiennes ?

Zo35 centres d'art et d'exposition ont été analysés par Zoé Haller, doctorante spécialisée sur les parcours professionnels des anciens élèves des Beaux-Arts de Paris, un choix non exhaustif mais représentatif du paysage artistique breton.

Concernant les postes de direction des structures, une certaine parité est observée avec 16 structures dirigées par des femmes contre 18 par des hommes. Mais, les bonnes nouvelles s'arrêtent là. Les autres volets de l'enquête montrent un très fort déséquilibre notamment dans les fonds d'art contemporain entre les œuvres réalisées par des femmes et celles réalisées par des hommes ; les premières ne forment que 25% des collections. Un chiffre qui ne devrait pas évoluer très vite car 24% seulement des acquisitions faites en 2013 et 2014 sont des œuvres signées par des femmes !

Dans les expositions, les femmes ne représentent que 29% des artistes exposés. Elles ne sont que 34% à bénéficier d'un accueil en résidence et encore moins nombreuses d'allocations à la création ou à l'installation d'ateliers accordées par la DRAC et qui sont souvent une étape importante dans le parcours d'un ou d'une jeune artiste.

Des chiffres d'autant plus étonnants que la majorité des artistes plasticiens aujourd'hui en France passent par une école d'art et que 68% des diplômés de l'école des Beaux-Arts de Bretagne sont des femmes. Elles sont minoritaires dans les collections et dans les expositions, mais elles ne sont pas non plus tellement représentées dans les formations avec seulement 48% des enseignants. On peut donc se demander ce que deviennent les femmes diplômées d'art...

Plus de femmes, mêmes exigences

MarionLes chiffres n'ont d'intérêt que s'ils permettent de s'interroger et d'apporter des pistes de réponses. C'est ce qu'a voulu faire le collectif HF qui pour la restitution de son diagnostic régional avait convié au Triangle, à Rennes, artistes et responsables de lieux de diffusion de toute la Bretagne.

Marion Indo, suite à sa présentation, a tenu à préciser qu'une enquête qualitative permettrait d'approfondir les résultats présentés et surtout de les interpréter. Un travail similaire, réalisé en Normandie, a dévoilé que les programmateurs et programmatrices invoquent un vivier insuffisant de femmes dans les différentes disciplines artistiques.

Un argument bien maigre si l'on en croit les professionnel-les présents ce soir-là. En effet, l'heure n'était pas vraiment au débat comme l'a rappelé un des membres de HF Bretagne ; « une fois qu'on connaît le problème, on voit la solution – a-t-il déclaré – c'est une question de visibilité ; on a besoin de passer par l'étude pour montrer la réalité. » L'objectif était donc plutôt de témoigner d'expériences en cours et de chercher ensemble des réponses.

« Ça fait deux saisons que je suis à près de 50% - a pour sa part témoigné Carole Lardoux, directrice du centre culturel de Cesson-Sévigné – mais ce n'est pas facile ; c'est une attention et une vigilance permanente. » C'est vrai que les spectacles de femmes existent mais il faut parfois aller les chercher plus loin, faire preuve de plus de curiosité car ils sont moins visibles et moins médiatisés.

BachelotUne des réponses des collectifs HF que la Bretagne pourrait envisager pour les saisons à venir : les saisons égalité. « C'est une démarche pour laquelle les structures culturelles passent un contrat avec HF – a expliqué Marine Bachelot (à droite sur la photo) - et s'engagent à être attentives pendant trois saisons à la fois à leur gouvernance (parité des équipes, salaires, postes occupés, etc.) mais également à informer leur public sur les inégalités et bien sûr à veiller à leur programmation. Plusieurs régions de France l'ont déjà mis en application, Rhône-Alpes ou Midi Pyrénées, par exemple, et on constate que si la part des femmes augmente peu en tout cas, elle ne régresse pas. »

La présidente de HF Bretagne milite pour l'application de quotas qui permettrait de faire bouger les lignes plus rapidement. « On est les premiers à avoir fait une étude en Arts Plastiques – plaide-t-elle – ce serait bien si on était aussi les premiers à dire : dépassons non seulement nos chiffres mais aussi les résultats nationaux ! » Pour y parvenir, elle invite les structures culturelles bretonnes à élaborer avec HF une charte dans ce sens. Avec une priorité : ne rien renier à la culture. « J'ai les mêmes exigences pour une metteuse en scène que pour un metteur en scène » avait expliqué Carole Lardoux. C'est bien normal, et les femmes de talent ne manquent pas en Bretagne... et ailleurs !

Geneviève ROY

Notes :

1 - Consulter le rapport 2009 sur le site du ministère de la Culture

2 - Pour obtenir 100% il faut ajouter le pourcentage de travail en mixité qui représente selon les spectacles une part variant entre 9 et 17%

Pour aller plus loin : sur le site de HF Bretagne on peut consulter et télécharger les résultats complets de l'enquête sur le spectacle vivant, les résultats complets de l'enquête sur les arts plastiques et la synthèse des deux.

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