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 Dans le paysage universitaire et féministe rennais, Fanny Bugnon tient une place particulière. Aujourd'hui maîtresse de conférence à Rennes 2, elle est en charge d'une mission créée en 1985 et occupée jusque récemment par Annie Junter.

« Je ne peux pas la remplacer – dit Fanny Bugnon – mais je lui succède ! Annie Junter m'a transmis beaucoup de choses avec une générosité humaine et intellectuelle extraordinaire. Je lui dois vraiment beaucoup. »

La transmission, aujourd'hui, c'est elle qui l'assume et qui veut la vivre « dans la vraie vie » au milieu des militant-es et des citoyen-nes. Son livre, "Les Amazones de la terreur", étudie le regard porté sur la violence politique des femmes. Elle l'a écrit pour que « tout le monde puisse le lire. »

« J'ai fait un cursus d'histoire classique à l'université – explique Fanny Bugnon pour évoquer son parcours - J'avais une sensibilité féministe et j'ai eu la chance de faire mes études à Paris I La Sorbonne qui proposait une option sur l'histoire du travail des femmes aux 19ème et 20ème siècles. » Attirée par ce programme, elle choisit donc de se lever tôt le vendredi matin pour assister dès 8h 30 à ce cours qui décidera finalement du reste de son cursus.

La jeune femme sourit en évoquant ce souvenir. Huit heures le vendredi matin, c'est précisément l'heure à laquelle elle enseigne aujourd'hui à Rennes 2. « J'y prends beaucoup de plaisir malgré l'heure matinale ! » dit-elle encore. Et les étudiant-e-s sont semble-t-il nombreux et nombreuses à s'intéresser à ce cours dans lequel elle veut aborder toutes les « thématiques liées au genre, à la construction sociale de l'identité et des inégalités entre les sexes. »

Fanny Bugnon n'a jamais voulu « s'enferrer dans [sa] discipline de rattachement ». « Je ne suis pas obsédée par les dates » dit-elle. C'est sur la criminalité politique des femmes qu'elle commence à travailler après avoir découvert l'histoire de Germaine Berton, meurtrière à vingt ans d'un responsable de l'Action Française en 1923. Malgré tout ce qui joue contre elle – son sexe, son âge, la personnalité de la victime – elle est défendue par des ténors du barreau, soutenue par les intellectuels de l'époque et même acquittée.

Des « racines de vacances » en Bretagne

Bugnon2« L'histoire des femmes et du genre, c'est une passion pour moi – commente Fanny Bugnon – et j'ai la chance que se soit aussi mon métier. » Une passion qui ne naît pas d'un déclic particulier mais que la jeune femme attribue plutôt à son éducation. « J'ai eu la chance – dit-elle – de grandir dans un environnement non sexiste où on encourageait les filles. » Celle qui depuis toujours ne supporte pas les injustices reconnaît que surtout elle ne supportait pas celles faites aux filles en raison de leur sexe. « Je courais plus vite que les garçons ; je ne voyais pas pourquoi j'étais considérée par certains comme une inférieure ! » se souvient-elle en riant.

Cette Dijonaise d'origine est tombée « amoureuse de la Bretagne ». Installée dans la région depuis 2004, Fanny Bugnon y a des « attaches très fortes » ; ce qu'elle appelle ses « racines de vacances. » Depuis l'enfance, elle passe régulièrement ses vacances dans « un petit endroit au bout du Finistère » où son grand-père, botaniste, a choisi de faire construire une « petite maison » parce qu'il avait été « subjugué » par les paysages et la flore.

Se remémorant ses fin de vacances, Fanny Bugnon avoue : « ce n'était pas rare que je verse ma larme et que je ramasse un petit paquet de sable pour le ramener avec moi. » Aujourd'hui, elle est heureuse de vivre et travailler dans cette région où « l'intérêt pour le féminisme et les questions d'égalité est fort et ancien. » Des « énergies » qu'elle dit n'avoir rencontrées nulle part ailleurs. « Je suis contente de pouvoir baigner dans ce bouillon de culture » résume-t-elle.

La volonté de sortir de la « tour d'ivoire »

Sa passion de transmettre, Fanny Bugnon la porte quotidiennement à Rennes 2 non seulement dans ses cours mais aussi grâce au DIU d'études sur le genre qui démarre dans quelques jours sa quatrième promotion ou encore en développant des partenariats comme elle le fait actuellement grâce à la création de modules de formation en ligne sur le genre en collaboration avec des universitaires camerounaises et sénégalaises. « La passion de transmettre, c'est bien, mais si c'est pour être dans une tour d'ivoire, ça ne m'intéresse pas » dit la jeune femme pour qui « ce qui nourrit, ce qui donne de l'énergie, c'est que ces savoirs sont ancrés dans le vrai monde. » Elle se plaît donc à en débattre non seulement avec ses collègues mais avec « des institutionnel-les, des militant-e-s, des citoyennes et des citoyens » parce qu'elle n'a pas envie d'être « déconnectée de la vraie vie. »

livreAu printemps dernier, elle a publié un livre qui reprend sa thèse de fin d'études. Le titre, les « Amazones de la terreur », elle l'a emprunté aux médias et aux tribunaux des années 70/80. « C'est une expression récurrente qu'on trouve pour désigner les femmes engagées dans les rangs des organisations révolutionnaires violentes - explique-t-elle – On est sur une espèce de mythe de guerre des sexes ; ce sont des femmes qui combattent les hommes. On ne retrouve pas l'équivalent au masculin. »

Et là encore, pas question d'écrire un « livre élitiste ». « J'avais envie – dit-elle – d'écrire un livre qui puisse être lu par tout le monde » y compris par sa grand-mère qui « n'a pas passé son bac comme plein de femmes de sa génération. »

Peut-on être dans « l'excès d'égalité » ?

Pari gagné dans un livre très documenté sur les mouvements révolutionnaires allemands et français des années 70/80 que sont la Fraction Armée Rouge ou Action Directe. Fanny Bugnon qui désormais travaille sur l'engagement des femmes en politique, reconnaît que les deux sujets sont liés. « Il y a plein de points communs dans la façon dont les femmes sont perçues – dit-elle – La question n'est pas tant celle de leur légalité ou de leur illégalité que celle de leur légitimité ou de leur illégitimité. »

Plus que la transgression pénale commune aux révolutionnaires des années 70 et aux femmes qui se présentent aux élections alors qu'elles n'ont pas encore le droit de vote à l'image de la Bretonne Joséphine Pencalet, on leur reproche leur transgression des normes de genre, leur transgression sociale.

Bugnon3« Comme le mot révolutionnaire ou le mot politique, le mot terroriste est épicène – explique la chercheuse - On ne dit pas un homme terroriste mais on dit une femme terroriste ». Pourquoi ? Parce que d'ordinaire, « les femmes ne sont pas actrices de la violence, mais plutôt victimes » analyse Fanny Bugnon qui, s'appuyant sur les travaux de Françoise Héritier, ajoute : « leur sang coule mais elles ne font pas couler le sang des autres. »

« Le plus terrible, le plus choquant, c'est que les tueurs soient des tueuses » déclare le procureur au moment du procès de Nathalie Ménignon et Joëlle Aubron, accusées de l'assassinat du PDG de la Régie Renault en 1986. Fanny Bugnon, dans son ouvrage, étudie ce que disent les médias de ces révolutionnaires, tantôt « amoureuses suiveuses » menées non pas par leur raison mais par leurs émotions, tantôt monstres décrites comme « des ogresses ou des sorcières » plus dangereuses que leurs camarades masculins, mais jamais considérées comme des militantes à part entière. « Leur parole politique n'est pas audible – dit-elle – qu'elles ouvrent la bouche ou qu'elles ne l'ouvrent pas, on ne les écoute pas. On dépolitise complètement les raisons pour lesquelles elles se retrouvent engager dans ces organisations. »

Et parce que ce sont des femmes qui agissent, on dénonce le féminisme, accusé d'être allé trop loin dans la recherche de l'égalité. « Le féminisme, c'est un mouvement, des aspirations politiques, qui visent à l'égalité entre les sexes – défend Fanny Bugnon – je ne vois pas comment on peut faire des excès dans l'égalité. Mais, penser la violence des femmes, c'est tellement difficile ! Il y a quelque chose qui ne coïncide pas avec le logiciel des catégories de pensée binaire masculin/féminin. Alors que les femmes sont des égales en droit, alors qu'elles ont accédé à la violence légale dans la police ou l'armée, aujourd'hui encore quand elles sont mêlées à des attentats il y a un sentiment d'horreur et d'effroi qui est renforcé en raison de leur sexe. »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : « Les Amazones de la terreur », sur la violence politique des femmes, de la Fraction Armée Rouge à Action Directe – Fanny Bugnon – éditions Payot (2015)

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Rendez-vous littéraire

livreanneElle écrit l'enfance trahie, l'enfance bafouée, l'enfance meurtrie. Et ce qu'il en reste quand on devient grand-e et qu'il faut vivre avec, vivre quand même. Elle écrit la tendresse qui manque et l'âpreté des mots, la famille en miettes et la dureté des coups.

Pour son premier roman, Anne Lecourt, que Breizh Femmes suit depuis longtemps, livre un tout petit livre qui se lit d'une traite. Mais qui reste en mémoire. Une longue interrogation sur les relations mères filles, ce qu'elles sont et ce qu'elles pourraient être.

Entre résilience et réminiscence, ce personnage qui n'a-pas-de-nom, tangue d'un passé non dit à un avenir à construire ; un beau portrait de femme qui n'a pas fini de nous hanter.

On retrouvera avec bonheur Anne Lecourt le mardi 12 mars à 18h 30, à la Maison de Quartier Saint-Martin (Maison Bleue) pour un échange autour de son précédent livre « Les discrètes, paroles de Bretonnes »

Pour aller plus loin : Sept jours en face de Anne Lecourt, éditions Parole (2019) - 12 €